Le Cortège du Graal. Du mythe celtique au roman arthurien

Le Cortège du Graal. Du mythe celtique au roman arthurien / Valéry Raydon. Marseille : Terre de promesse, 2019. 406 p. (Au cœur des mythes ; 6).

Né en 1973, Valéry Raydon est docteur en histoire ancienne, chercheur indépendant et écrivain. Il est l’auteur de Le mythe de la Crau. Archéologie d’une pensée religieuse celtique, 2013,  Héritages indo-européens dans la Rome républicaine,  2014, Le chaudron du Dagda,  2015, publiés chez Terre de promesse. L’essai audacieux et très documenté que je vous présente aujourd’hui s’inscrit dans la continuité des trois ouvrages précédents.  Découpé en dix chapitres, le livre est pourvu d’un index, d’une bibliographie et de notes infrapaginales que l’on peut lire ou pas.

Valéry Raydon étudie dans ce livre l’histoire d’un jeune valet gallois, un peu niais, chassant avec son javelot dans la Gaste Forêt, qui va rencontrer trois chevaliers, quitter sa mère, et juché sur un cheval de chasse rejoindre la cour du roi Arthur, suivre un conseil perfide, tuer le Chevalier à l’armure vermeille, qui avait offensé Arthur et Guenièvre, revêtir la panoplie du chevalier, et enfourchant le destrier du vaincu, errer par monts et par vaux, jusqu’à arriver près d’un château mystérieux, celui du Roi Pêcheur, lequel l’invite à sa table.

Le jeune chevalier voit passer devant lui un étrange cortège : un valet tenant à deux mains une lance qui saigne, une jeune fille portant un récipient en matière précieuse, lumineux, un graal, et pour finir un troisième objet, un tailloir d’argent. Le jeune gallois ne pose aucune question à son hôte. Le lendemain, le château et son hôte, le Roi invalide, ont disparu. La Quête peut commencer…

Le lecteur aura reconnu dans ce bref résumé du roman, le Conte du graal, écrit vers 1180 par l’auteur champenois Chrétien de Troyes, la figure de Perceval, l’idiot promis à un destin exceptionnel. Celui-là  même qui, lorsque commence l’aventure ignore tout et jusqu’à son propre nom.

Pourtant son nom existe sous de nombreuses formes, à savoir respectivement, Perceval, Persavaus, Parzival et Peredur, selon la version française  de Chrétien de Troyes, occitane du troubadour saintongeais  Rigaud de Barbezieux, allemande du chevalier bavarois, Wolfram von Eschenbach, galloise de l’auteur anonyme de l’Historia Peredur ab Evrawc.

L’absence de nom et sa conséquence, celui qui n’a pas de nom n’existe pas, a une importance cruciale, à la fois dans l’immense corpus de la littérature arthurienne et dans la perspective des origines du héros lui-même.

Les romans et contes traitant d’Arthur, du cortège du graal, du Roi Pêcheur, du graal et de la quête de Perceval ont connu de multiples continuations, le récit en vers de Chrétien de Troyes étant resté inachevé. Ce « to be continued » a eu un franc succès, tant chez les auteurs médiévaux écrivant, dans des dizaines de langues que dans l’art médiéval, sur les préraphaélites, la musique d’Henry Purcell, l’opéra de Richard Wagner, la BD, le cinéma, jusqu’à la télévision avec la série-culte Kaamelott d’Alexandre Astier.

Aux premières versions, ont succédé des continuations de plus en plus christianisées, notamment au XIIIe siècle avec Robert de Boron. Pour faire simple, La lance sanglante du cortège est devenue la Sainte-Lance, et le graal, le Saint-Graal, à la fois, écuelle de la Cène et calice ayant recueilli le sang du Christ ; le tailloir, un plat servant à découper la viande, n’a pas intéressé grand monde.

Les savants se sont penchés pendant des siècles sur le mystère du graal, essayant de l’éclaircir. De multiples interprétations, des pistes divergentes ont surgi, résurgence en plein moyen Age d’un rituel ésotérique oriental, transposition de la liturgie de la messe byzantine ou adaptation des Métamorphoses d’Ovide.

Valéry Raydon aime suivre de multiples pistes et c’était pour lui l’occasion de réfuter les fausses, celles qui mènent dans une impasse, et d’en ouvrir patiemment de nouvelles.  Raydon le Provençal s’est souvenu que Perceval était gallois et que lorsqu’on parle de littérature arthurienne, on évoque la Matière de Bretagne, cette Grande Bretagne si proche de l’Irlande.

Il est donc reparti sur une vieille piste, broussailleuse, souvent raillée, celle qui rattachait l’histoire de Perceval aux récits de transcription médiévale des littératures celtiques insulaires, galloises et irlandaises. Usant de la méthode dite du « comparatisme structural dumézilien », il a réussi à établir de manière convaincante que le cortège du graal, les trois objets sacrés, la lance qui saigne, le graal et le tailloir forment non seulement un ensemble structuré, mais renvoient aux « insignes de la souveraineté celtique ».  

Des objets sacrés très proches des récits arthuriens existent dans les littératures celtiques, notamment les quatre talismans des Tuatha Dé Danann, la Pierre de Fâl, commune aux dieux irlandais, le Chaudron du Dagda, l’Épée de Nuada et la Lance de Lug. C’est sur cette lance terrible que Valéry Raydon a concentré ses efforts. Une lance flamboyante, brûlante, capable de contrôler le cosmos et de le détruire. Cette lance a des correspondances dans les récits arthuriens et dans les contes gallois mis par écrit au Moyen Age et racontés jusque sur le continent par des récitateurs gallois, comme le fameux Bleheris, pratiquant le latin et le dialecte anglo-normand, le français des Plantagenêt.

 Un objet sur trois peut emporter l’adhésion ou pas. Le deuxième objet qui donne son nom au récit est le graal, lequel a fait couler beaucoup d’encre. Une de ses caractéristiques, en dehors de son aspect de luminaire, est qu’il procure, à chacun et selon son rang, de la nourriture à foison, Chrétien a un peu escamoté ce rôle. Les continuateurs l’ont développé et c’est ainsi que Valéry Raydon a repris les recherches sur les connections entre le graal et les chaudrons, coupes, vases et récipients merveilleux des mythes, légendes et contes celtiques. Le résultat est là aussi très convaincant.  Quant au troisième objet le tailloir délaissé, c’est avec l’histoire galloise de Peredur que le lien s’établit.

La correspondance d’objets aussi fascinants soient-ils ne suffirait pas à valider le discours de Valéry Raydon. Cela doit aussi fonctionner avec les personnages. Perceval et le Roi Pêcheur ont-ils  un lien avec le dieu irlandais Lug ? Ce dieu panceltique nommé Lug en Irlande, Lugus en Gaule et en Espagne et Lleu Llaw Gyffes au Pays de Galles. L’enfant, maudit par sa mère qui l’a condamné à ne pas avoir de nom, d’armes et d’épouse, les obtient dans le récit gallois. Blessé mortellement par une lance « magique », changé en aigle, il recouvrera son apparence et pourra accomplir sa vengeance en tuant son rival avec la même lance « fatale ». 

La connexion que l’auteur établit entre la figure unique du Lug gallois et celle de deux figures distinctes, celle de Perceval-Peredur et celle du Roi Pêcheur-Méhaigné, peut surprendre et ne pas emporter l’adhésion. L’interprétation par la théorie  du dédoublement de la figure du dieu Lug pourrait sembler artificielle et  semer le doute. Ce serait oublier que, d’une part les dédoublements de personnages sont assez fréquents lors du passage du mythe à l’épopée, et que d’autre part, chez les continuateurs de Chrétien, la guérison du Roi Pêcheur entraîne la restauration de la souveraineté, laquelle se  transmet au héros.

L’auteur démontre que c’est bien Chrétien de Troyes qui a créé le dédoublement, et de fil en aiguille, postule que Chrétien de Troyes et Wolfram von Eschenbach se sont abreuvés à une source unique, aujourd’hui perdue, un roman gallois en prose racontant les Enfances de Lleu Llaw Gyffes.

Jean-Paul BRETHENOUX

Le mythe de la Crau. Archéologie d’une pensée religieuse celtique

Le mythe de la Crau. Archéologie d’une pensée religieuse celtique / Valéry Raydon ; préface de Marco V. García Quintela. Marseille : Terre de promesse, 2013. 183 p. (Au cœur des mythes ; 1).

Né en 1973, Valéry Raydon est docteur en histoire ancienne, chercheur indépendant et écrivain. Il est l’auteur de Héritages indo-européens dans la Rome républicaine, paru en 2014, Le chaudron du Dagda, en 2015 et de Le Cortège du Graal, Du mythe celtique au roman arthurien, sorti en 2019, tous chez Terre de promesse.

Ce petit livre, découpé en huit chapitres courts, s’ouvre sur la préface du professeur Marco V. García Quintela, auteur de l’excellent, Dumézil. Une introduction, paru aux Éditions Armeline, 2000. M. García Quintela définit la démarche de Valéry Raydon comme relevant d’une «application de la méthode comparative dumézilienne». Le domaine d’application est explicité par le titre de l’avant-propos, Comment (bien) appréhender la religion gauloise ?

Un mythe « grec », rapporté par Strabon, s’appuyant lui-même sur un passage du Prométhée délivré du poète dramaturge Eschyle, évoquait une aventure d’Héraklès dans la plaine de la Crau. Partant de ce « sujet mineur », en apparence, V. Raydon confirme, s’il en était besoin, l’existence d’une religion gauloise/celtique conforme à un héritage indo-européen commun, structurée, possédant un corpus de mythes et un panthéon organisé.

César en a fourni la liste, en attribuant des noms romains à six grandes divinités gauloises, partageant les fonctions et le domaine d’activité de « Mercure, Apollon, Mars, Jupiter, Minerve et Dis Pater ». Ce panthéon trouve des correspondances dans l’Irlande préchrétienne et au Pays de Galles.

Revenons à nos moutons, ou plutôt aux bœufs de Géryon, Héraclès se rendant en Espagne, ou s’en retournant, traverse la Provence et se heurte violemment aux Ligures. Ayant épuisé ses flèches, le héros implore l’aide de son père Zeus, lequel fait pleuvoir une pluie de pierres sur la plaine, qui en était dépourvue. Héraklès utilise les pierres tombées du ciel pour vaincre les Ligures.

Au fil des chapitres, le lecteur, d’abord curieux, parfois sceptique, puis, de plus en plus convaincu par la démonstration argumentée de l’auteur découvre :

  1. Le mythe de la Crau chez les auteurs anciens, 2. Un mythe aux consonances celtiques, 3. Réminiscence du mythe de l’écroulement du ciel dans deux écrits hagiographiques de la Gaule chrétienne, 4. L’Héraklès de la Crau et l’Ogmios gaulois.

Là, tel Héraclès fatigué après son terrible combat contre les Ligures, le lecteur fait une pause et récapitule.

Le mythe grec aux nombreuses variantes est un mythe gaulois et celtique, la thématique de la pluie de pierres tombée du ciel rejoint la croyance celtique des Celtes redoutant que le Ciel (et le monde avec) ne s’effondre*, le témoignage de Lucien de Samosate sur l’assimilation d’Héraklès à Ogmios. Lequel a pour homologue le dieu irlandais Ogme/Ogma, champion des dieux, lanceur de pierres, dieu-lieur, maître de la magie et de l’éloquence.

Ogmios de Dürer
L’Ogmios de Dürer

À peine reposé, le lecteur est projeté pendant la guerre des Gaules, et observe, saisi d’effroi, les Gaulois et les Belges, déverser une pluie de pierres, de balles de fronde en pierre, en argile rougie au feu et lancer des javelots enflammés, sur les légions et les forteresses des alliés de César, 5. Mythologie lugienne et rituel poliorcétique en Gaule. Un autre dieu panceltique attesté en Gaule, en Espagne, en Irlande et au Pays de Galles vient de s’associer à Ogmios, il s’agit de Lugus, Lug, Lugh, LLew, maître des lances et des javelots et aussi de l’orage, ce qui pourrait permettre  l’identification avec Taranis, « le Tonnant », le Jupiter gaulois de la liste de César.

Enfin, Valéry Raydon rappelle qu’Héraklès/Ogmios était considéré par les Anciens comme le fondateur d’Alésia et le père de la « nation » celtique. 6. Ogmios et les autres exploits d’Héraklès en Gaule. 7. L’ethnotype gaulois et le modèle ogmien. 8. Héraklès-Ogmios, le Dis Pater gaulois ? On notera le point d’interrogation dans le titre du chapitre.

Nul doute que les propositions aussi novatrices que surprenantes de Valéry Raydon finiront par emporter l’adhésion du lecteur. LugTaranis, OgmiosDis Pater, même combat ?

Jean-Paul BRETHENOUX.

  • « … Alexandre reçut une députation des Celtes de l’Adriatique chargée de conclure avec lui un pacte d’alliance et d’amitié. Il fit à ces Barbares le plus cordial accueil, et, dans la chaleur du festin, se prit à leur demander ce qu’ils redoutaient le plus au monde, croyant bien qu’ils allaient prononcer son nom ; mais leur réponse fut qu’ils ne redoutaient rien que de voir le ciel tomber sur eux que, du reste, ils attachaient le plus haut prix à l’amitié d’un homme tel que lui. » Strabon. VII. 3.

http://remacle.org/bloodwolf/erudits/strabon/livre73.htm

 

 

 

Cuchulainn. Tome 1, Trois corneilles

Cuchulainn1

Cuchulainn. Tome 1, Trois corneilles?: d’après ??La courtise d?Emer / Ronan Seure-Le Bihan. Les ?ditions du Nemeton, 2018. 80 p. ISBN : 978-2-9512430-2-6. 19 ?.

Ronan Seure-Le Bihan est un jeune auteur de BD, qui a assur? l?ensemble de la conception et de la r?alisation (sc?nario, textes, dessins et couleurs), de cet album sorti en juin 2018, suite ? une lev?e de fonds, ? laquelle j?ai contribu?. Il fallait de l?audace pour oser adapter en BD, l?histoire de C?chulainn, le grand h?ros d?Eriu, l?Irlande pa?enne, protagoniste de La razzia des vaches de Cooley et d?autres r?cits comme Les enfances de C?chulainn, La courtise d?Emer, La mort de C?chulainn?

Fils de Sualtam et du grand dieu Lug, (pour ne rien dire de son oncle Conchobar, roi des Ulates), l?enfant prodige Setanta, ?g? de 7 ans, tue un horrible molosse, le chien du forgeron Culann, gagnant ainsi son deuxi?me nom, C?chulainn, le chien de Culann.

Devenu un jeune homme, il courtise la belle Emer?; son futur beau-p?re l?envoie en Alba, l??cosse, pour suivre une formation dans tous les arts, ce qui inclut la guerre et la magie, en esp?rant qu?il y laissera sa peau.

Ses formateurs seront des formatrices, Sc?tach et ?atach, la m?re et la fille, qui vont se charger de l??ducation guerri?re, magique et sexuelle du h?ros, chacune lui prodiguant ??l?amiti? de ses cuisses??.

C?chulainn va vivre des aventures violentes, rencontrer le h?ros Ferdiad ? la peau de corne, et la belle A?fe, la troisi?me guerri?re.

Si l?on veut situer C?chulainn au sein des litt?ratures celtiques et indo-europ?ennes, il est l??quivalent d?Achille chez les Grecs, du h?ros Batraz chez les Oss?tes du Caucase, ou plus pr?s de nous dans l?espace et dans le temps, de Sigurd/Siegfried ou de Roland, neveu de Charlemagne.

La gageure relev?e par Ronan Seure-Le Bihan est d?avoir r?alis? un album, qui s?adresse autant ? l?amateur de BD qu?au connaisseur de l??pop?e et de la mythologie irlandaise. On ressent une forte influence des comics au niveau du trait et des cadrages, ici peu de ligne claire, du genre ??Tintin chez les Ulates??.

Lors de la publication de quelques planches sur Facebook, des voix, une en fait, s?est ?lev?e pour d?noncer ??la laideur et la vulgarité » du graphisme, allant jusqu?? contester la possibilit? d?adapter un r?cit ?pique ou mythologique en BD. Si les aventures de C?chulainn ?taient un r?cit sacr? pour les Irlandais pa?ens et m?me chr?tiens, un auteur moderne a parfaitement le droit moral de l?adapter pour le faire conna?tre, d?s l?instant o? il ne d?nature pas le mythe. Les couleurs sont vives, parfois criardes, elles tournent aussi ? la douceur pastel. Les sc?nes violentes sont nombreuses, mais conformes ? l?atmosph?re de l??pop?e irlandaise.

Ronan Seure-Le Bihan a su utiliser les sources m?di?vales et la documentation arch?ologique pour recr?er un univers visuel coh?rent,? comme en t?moignent les chars de guerre tir?s par deux chevaux, les panoplies issues des deux ?ges du Fer celtiques, et les costumes et coiffures des personnages qui sont tr?s r?ussis.

Le r?cit m?le sc?nes d?action et passages oniriques, o? interviennent les dieux celtes, Lug, Dagda, Ogme et les d?esses Morrigan, Bodh, Macha, les Trois Corneilles du titre de la BD.

Le lecteur d?couvrira aussi avec plaisir les auxiliaires du h?ros, Dolb et Indolb, deux habitants du Sid, l?Autre-Monde irlandais, pr?sents dans La razzia des vaches de Cooley.

Embarquez avec C?chulainn?! Cap sur Alba?!

Jean-Paul BRETHENOUX

Le point de vue de Val?ry Raydon?:

https://abp.bzh/la-plus-grande-epopee-celtique-mise-en-bd-par-un-dessinateur-breton-45283?fbclid=IwAR3tZrhuYoC9WC5rsJQlknvdRdWSemyEsBHc07lxZ7bDtGbXaAyDY1uy6Nc

Pour acqu?rir l?album?: http://www.keltia-magazine.com/produit/cuchulainn-tome-1-les-3-corneilles-de-ronan-seure-le-bihan/

La Razzia des vaches de Cooley?/ traduit de l?irlandais ancien, pr?sent? et annot? par Christian-J. Guyonvarc?h. Gallimard, 1994. (L?aube des peuples). ISBN 2-07-073898-1.

La Rafle des vaches de Cooley?: r?cit celtique irlandais / traduit du moyen irlandais, pr?sent? et annot? par Alain Deniel. L?Harmattan, 1997. ISBN 2-7384-5250-7.

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L’empire romain… par le menu

L’empire romain… par le menu / Dimitri Tilloi-D’Ambrosi ; [préface de Yann Le Bohec]. Arkhé, 2017. 186 p. (Homo Historicus). ISBN 978 29 18682 36 3.

Agrégé d’histoire, Dimitri Tilloi-D’ambrosi enseigne à l’Université Lyon III.

Voici ce qu’écrit Yann Le Bohec dans sa préface : « Le livre qu’à écrit ce jeune auteur conjugue avec bonheur une écriture coulante et une érudition sans failles. C’est du sérieux agréable à lire. Son style est plaisant et ses références pertinentes ; il utilise avec bonheur des sources fort variées et une bibliographie resserrée. »

Passé l’avant propos et une courte introduction, « Dis-moi ce que tu manges », le livre s’articule en trois parties, découpées en courts chapitres.

Préparer. « Faire son marché à Rome ». « Les aliments, des marqueurs socioculturels. » « Art de la cuisine et bouillie populaire. »

Manger. « Inviter et être invité, l’hospitalité romaine. » « Au cœur du triclinium. » « Au-delà du mythe orgiaque. »

Digérer. « Manger pour se soigner ». « La diététique en pratique. » « Latrines, égouts et squelettes. »

Des marchés d’Ostie, le port de Rome, et de la capitale, aux latrines et aux égouts, la boucle est bouclée, avec une courte conclusion qui explicite le propos de Dimitri Tilloi-D’Ambrosi, synthétisant une approche à la fois historique et anthropologique : « Si percer les mentalités de sociétés éloignées dans le temps n’est jamais une tâche aisée, l’alimentation constitue une fenêtre ouverte sur les temps anciens. »

Pour nous faire connaître l’alimentation des Romains, celles des pauvres à base de céréales et d’huile d’olive, et celle des riches, qui se préoccupe peu du circuit court, l’auteur utilise toutes les données disponibles actuellement.

Dimitri Tilloi-D’Ambrosi explore méthodiquement les sources anciennes, les études historiques, archéologiques, anthropologiques, en gardant un œil sur l’historiographie, sur l’art antique,  les fresques et les mosaïques, mais aussi sur la littérature et le cinéma, avec le genre du péplum, qui en popularisant le banquet romain et ses dérives, l’orgie mêlant excès de nourriture, de vin et de sexe, a fourni une vision assez déformée de la réalité. Le lecteur pourra découvrir en fin de volume quelques recettes du grand cuisinier Apicius.

 

Jean-Paul BRETHENOUX

Aquitania. Isabelle Dethan

AquitaniaIDethan

Aquitania / Isabelle Dethan. Angoulême : Eidola, 2016. 10 €.

Cet album tout public de petit-format est conçu en deux parties : un récit alternant texte illustré et BD, suivi d’un cahier documentaire illustré.

L’histoire commence chez les Santons, peuple gaulois en cours de romanisation. Deux enfants vivent à Mediolanum Santonum, Saintes, sur les berges de la Carantano, le fleuve Charente.

Le jeune Marcus, fils du marchand gaulois Dunomagio et la petite esclave germaine qui porte le nom gaulois d’Attisaga, vont mener une enquête et affronter de grands dangers.

Isabelle Dethan nous propose un récit d’une grande fraîcheur : texte efficace, drôle et poétique, dessins agréables, marqués par la finesse du trait, l’élégance des couleurs. La narration d’apparence naïve, le monde vu à travers les yeux des enfants, est nuancée par la précision des détails de la vie quotidienne : les bateliers gaulois du fleuve Charente, le commerce du vin, l’architecture romaine monumentale, la cuisine et les vêtements gallo-romains.

Jean-Paul Brethenoux

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Spartacus de Yann Le Bohec

SpartacusSpartacus, chef de guerre / Yann Le Bohec. Tallandier, 2016 (L’Art de la guerre)

Répondant « à la seule question qui justifie le métier d’historien : qui a fait quoi, où et quand ? », Yann Le Bohec publie une courte biographie de Spartacus, aussi documentée qu’agréable à lire. Né en Thrace (l’actuelle Bulgarie) vers 93 avant notre ère, Spartacus est capturé lors d’une razzia. N’ayant pu faire valoir son statut d’homme libre devant un tribunal à Rome, il est vendu à une école de gladiateurs à Capoue, en Campanie.

Durant l’été 73, Spartacus prend la tête d’une révolte servile, qui devient une insurrection. Il se révèle un redoutable chef de guerre, capable d’organiser des bandes d’esclaves issus de différents peuples : Thraces, Gaulois et Germains…, en une armée structurée à la romaine : infanterie lourde avec enseignes et cors, troupes légères et cavalerie.

Comme leurs adversaires romains, les insurgés commettent toutes les atrocités liées à la guerre. Ceux qui ont pillé et ravagé l’Italie, anéanti cinq légions (soit 25 000 hommes) et fait trembler Rome et son Sénat, sont vaincus en 71 avant notre ère. Spartacus meurt les armes à la main. Six mille prisonniers sont crucifiés sur la voie Appienne, entre Rome et Capoue, sur l’ordre de Crassus.

Loin du héros proto-communiste du roman d’Howard Fast, incarné par Kirk Douglas dans le film de Stanley Kubrick, Yann Le Bohec, se tenant au plus près des sources, restitue la figure ambiguë d’un Spartacus, chef de guerre. Le célèbre gladiateur n’aurait pas voulu abolir l’esclavage, mais aurait lutté âprement pour sa propre liberté et son retour en Thrace.

Jean-Paul Brethenoux

Batman. Killing Joke

Batman. Killing Joke / scénario Alan Moore , dessin et couleur Brian Bolland.
Urban comics, 2014 (DC deluxe).

Le pire ennemi de Batman, le Joker s’est évadé de l’asile d’Arkham. C’est sur Barbara, fille du commissaire Gordon qu’il va exercer sa violence. Batman se lance à la poursuite du criminel dément. L’histoire originelle est parue en 1988, sur un scénario d’Alan Moore, créateur de Watchmen, et dessinée par Brian Bolland, avec des couleurs de John Higgins.

Dans cette nouvelle version, Bolland a repris les couleurs, en numérique, jouant d’une alternance entre un présent en couleurs et des flash-back en niveaux de gris ponctués de rouge. Le passé du Joker est révélé, un type ordinaire qui a eu une mauvaise journée…

Alan Moore crée une histoire haletante, violente et mystérieuse traitant des vieux thèmes de la folie, de la vengeance et peut-être de la rédemption.
Jean-Paul Brethenoux

Game of Thrones. Série noire

 Game of Thrones. Série noire /sous la direction de Mathieu Potte-Bonneville.
Les Prairies ordinaires, 2015

«L’Hiver vient.». Ce recueil convoque critiques de cinéma, philosophes, historiens et écrivains pour décrypter la série télévisée Game of Thrones, adaptée des romans de George R.R. Martin, A Song of Ice and Fire. La série créée en 2011 par la chaîne américaine H.B.O., sous la direction de David Benioff et Dan B. Weiss, connaît un succès mondial sans  précédent.

Les auteurs analysent le lien entre l’adaptation télévisée et les romans, les images, les sons, l’errance des personnages, les luttes sanglantes des grandes familles de Westeros pour la conquête du Trône de Fer. Par-delà l’héritage assumé de Robert Howard et de Tolkien, l’univers médiéval et fantastique de Game of Thrones, mêlant fiction, réalisme, imaginaire et montée des périls, s’inscrit dans une histoire de l’heroic fantasy, un genre réputé mineur, accédant de fait à la notoriété culturelle.

Dragons, loups géants, Marcheurs Blancs, frères de la Garde de Nuit, chevaliers, bâtards, infirmes, nains, prostituées, et tous ces hommes, femmes et enfants surgis de l’épopée cruelle et pessimiste de G. R. R. Martin, nous parlent de notre monde réel et de notre condition de mortels. «Valar Morghulis».

Jean-Paul Brethenoux